critique
JAZZ ET BLUES:
LA COULEUR MINGUS
Charles Mingus, c'était l'église du holiness plutôt
que celle des
méthodistes ou des baptistes. C'était donc comme de
"facto" le dieu le moins inhibé qui soit. Charles
Mingus, c'était l'auteur de "Moins
qu'un chien", peut-être le meilleur bouquin jamais écrit sur
le jazz. C'était surtout le compositeur de "Oh Lord Don't Let The"m
Drop That Atomic Bomb On Me..." Et de "Better Git It In Your Soul", "Freedom",
Goodbye Pork Pie Hat", "Duke Ellington's Sound of Love", "Remember
Rockefeller in Attica", "Haitian Fight Song", "Cumbia and
Jazz Fusion", "Pithecanthropus
Erectus", ainsi que de "Tout ce que vous seriez aujourd'hui si la femme
de Sigmund Freud était votre mère." Inutile de chipoter: Mingus
était le plus grand.
Depuis qu'il est mort en 1979, bien des entreprises, musicales s'entend, ont été consacrées à l'oeuvre de Mingus. Sa femme a fondé il y a plus d'une douzaine d'années un Mingus Big Band. Il y a peu, des guitareistes dont Ed Cherry et le montréalais Peter Leach ont créé un orchestre de six-cordes qui fait la part très belle à l'oeuvre de Mingus.
On a entendu les uns et les autres. On les a entendus sur scène comme sur disque. Et alors? Si Mingus est le grand du jazz, il a été assez mal servi, à l'exception d'une bande... montréalaise. Celle qu'a concoctée le contrebassiste Normand Guilbeault. Il y a moins de deux ans, il avait fait de Mingus le sujet central d'un excellent album. Aujourd'hui, Normand Guilbeault, contrebassiste né à Saint-Henri, récidive.
Il propose sur étiquette Justin Time, une production intitulée "Hommage à Mingus". Un hommage fait en public. Un hommage enregistré le 3 et 4 avril derniers à la maison de la culture Frontenac. C'est bon, c'est tout bon, C'est très bon.
Et pourquoi donc? Parce que. Mais encore? Il faut peut-être
commencer par ceci: lorsqu'il était petit, Mingus étudia
le violoncelle jusqu'à ce jour où son ami Buddy Collette
lui chuchotta: << Prends
donc une basse, Mingus. Tu est noir. Aussi doué que tu sois,
tu ne feras jamais rien de bon dans la musique classique. Tu veux
jouer, il; faut que tu joue d'un instrument noir. Apprend donc à "slapper
la basse" >>. Slapper la basse, en faire rebondir des
notes, c'est ce que fait
Guilbeault. C'est ce qu'il fait avec passion. Autrement dit, comme
ont doit traiter Mingus, dont le mot d'ordre, celui qu'il assenait à
tous ses musiciens, était: << Je ne vous paye pas
pour jouer exactement ce que j'ai écrit. Je vous paye pour
jouer mes notes notes>>.
Et qu'a fait Guilbeault? Il a engagé des musiciens animés par cet esprit consistant à s'étonner soi-même. Soit Mathieu Bélanger à la clarinette et à la clarinette basse, Ivanhoe Jolicoeur à la trompette, Michel Ouellet au trombone et Paul Léger à la batterie. Tous, ils sont excellents. Tous ils sont passionnés. Et il y a plus.
Il y a Jean Derome aux saxophones alto, baryton, et à la flûte. Et ce qu'il a de bien, le Derome, c'est ce grain de folie qui l'habite. Ce grain qui aurait plus à Mingus lui-même. Ce grain qui fait si cruellement défaut aux autres bandes de ce monde qui font uniquement du Mingus.
À Mingus, ils ont emprunté "Orange Was The Color of Her Dress, Then Blue Silk, Don't be afraid the clown's afraid too, What Love, The Blacck Saint and the Sinner Lady, ainsi qu'une pièce composée en 1976 par Jean Derome. Elle s'appelle Hommage à Mingus, la pièce en question.
Entre le grain de folie que Derome a injectée dans cette bande, l'enthousiasme de Guilbeault, l'assurance de Ouellet, les larmes de crocodile que Jolicoeur extrait de sa trompette, la créativité de Bélangeret l'immense expérience de Léger, le chef, soit Normand Guilbeault, contrebassiste qui a le chic d'être hors d'ordre, nous propose l'une des meilleur productions de l'année. Cette album, c'est le pied. C'est le plaisir.
SERGE TRUFFAULT
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