REVIEWS

L'OFF FESTIVAL DE JAZZ
L'ICôNE DE LA GéNéRATION<< BEAT>> ENFLAMME LE LION D'OR

SERGE TRUFFAULT / LE DEVOIR
MONTRÉAL, MARDI, 2 JUILLET, 2002

Jack Kerouack

Deux contrebassistes, Normand Guilbeault et Pierre Cartier, vont fondre deux immenses poètes, Jack Kerouac et Blaise Cendrars, dans les gammes du jazz. Les quatre font l'événement du Off Festival de jazz, qui signe cette année une programmation remarquable.

La vieille dame américaine qui tint salon pendant des lunes dans un petit coin de Paris formula, on ne sait quand, l'observation suivante: << Les États-Unis sont le plus vieux pays du monde parce qu,il a vécu plus longtemps que les autres dans le XXe siècle.>> Elle s'appelait Gertrude Stein, la dame. C'est elle qui, d'un trait de plume trempée dans l'encrier de l'exactitude, qualifia les Ernest Hemingway, F. Scott Fitzgerald et William Faulkner, de Lost Generation, la génération perdue.

Après la perdue, il y a eut la pressée. La génération avide de regagner ces libertés soustraites pour cause de Deuxième Guerre Mondiale. Elle comprenait William Burroughs, Allen Ginsberg, Gregory Corso, Lawrence Ferlinghetti, Herbert Huncke, Diane Di Prima, Jasper Jones, Robert rauschenberg, David Amram et ... Jack Kerouac, le fils obéissant de Gabrielle, le frère adorateur de Gérard.

Ce sont eux qui <<vécurent plus longtemps que les autres dans le XXe siècle>>. Qu'on y songe, après une jeunesse bousilée par les nazillons, ils ont été témoins dans un laps de temps réduit, d'un nombre incalculable d'amputations de tous ordres. Ils ont vécu la première bombe atomique, la première banlieue, la découverte de l'ADN, la guerre de Corée, le maccarthysme, la bombe H, les débuts de la guerre froide, l'accentuation de la ségrégation, etc. En moins de sept ans, ce fut bing-bang-boum et non << cracboumhue>>.

Pour battre la mesure de cette époque pressée, des artisans du piano, du saxo, et de la trompette firent une pause pour mieux capter et traduire l'air du temps. Et ce avec d'autant plus de volonté que, comme les jeunes d'en haut, ils entendaient acquérir ces libertés qu'une minorité d'avares bien placés leur refusaient. Leur truc était simple: après Hiroshima et les soulevements de Harlem, le jazz ne pouvait plus être que rigolo. Fallait mettre du désordre dans cette masse de figures imposées.

On l'aura deviné, c'est ainsi, ou plutôt à cause de tout cela, que Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Thelonious Monk, Kenny Clarke et Charles Mingus se firent les architectes du Be-Bop. Fait à noter: ces messieurs firent leur entrée sur la scène du petit monde avant que les autres, toujours les jeunes d'en haut, n'effectuèrent la leur.

En clair, ces derniers se sont manifestés ou se sont convertis au métier de l'écriture après que Bird et izzy eurent trouvé la note qui allait, collait, traduisait l'époque. Kerouac l'a dit et répété à l'envi: son style est be-bop. Mieux, le compositeur David Amram, joint à son domicile, a confié que lorsque Kerouac, avant Sur la Route, venait écouter Parker, Amram, Mingus et les autres, il était le plus attentif des auditeurs.

Une fois l'histoire de la route publiée, Jack s'est acoquiné avec des jazzmen. Il a enregistré ses poèmes avec les saxophonistes Zoot Sims et Al Cohn. Il les a chantés sur la scène du Village Vanguard, du Village Gate et d'autres clubs de Greenwich. Il les exposait en public parce qu'il y avait une urgence. L'urgence de convaincre l'humain, qu'il n'avait pas à avoir peur de la liberté. L'urgence de l'éveiller au combat. Contre quoi? La censure, ce goulag de la pensée.

Pendant des années, la méthode Kerouac fut abondamment employée. Puis il tomba en désuétude. Probablement parce que beaucoup trop de diseurs posaient au beatnik au lieu d'être... Il y a comme une confusion. Être saoul, pour prendre le plus spectaculaire, ne signifie pas obligatoirement qu'on est poète beat.

Toujours est-il que les Spoken Words sont tombés en désuétude. Par fatigue, pour cause d'inflation de variétés, et plus prosaïquement parce que Jack Kerouac fut entérré un jour de 1969. Lui n'étant plus là, le jazz avait perdu son poète. Mais voilà comme le temps, le tamis de la bonification, a fait son oeuvre... Kerouac reste tout ce qqu'il y a de pertinent, d'essenciel.

Pour illustrer ce fait, cette vérité, Normand Guilbeault, contrebassiste contestataire, compositeur de la passion, animateur central de la scène montréalaise, québecoise, canadienne, s'est plongé dans les écrits de Kerouac pour en répérer tous ceux qu'il avait consacrés au jazz. Il est allé à Lowell, ville natale de Jack, pour humer l'atmosphère et surtout entendre ces derniers Canadiens français causer entre eux. depuis six mois qu'il prépare ce spectacle, << j'ai découvert qu'il avait une prose très musicale, comme un solo de batterie>>, dit-il. Puis il a contacté Paul Marion, poète habitant Lowell et organisateur du festival consacré annuellement à Kerouac, sans oublier bien évidemment David Amram, pianiste jouant aussi du cor français, compositeur de musiques de films et de symphonies, et surtout, en ce qui nous occupe, complice musical de Kerouac.

Après avoir mijoté le tout, Guilbeault a séparé le show qui sera présenté le 30 juin (2002) au Lion d'Or en deux parties. La première sera animée par les poètes associés dans le collectif Steack Haché, soit Patrice Desbiens, François Pelletier, Richard Gingras et quelques autres; la deuxième sera plus anglophone, avec Ian Ferrier, Fortner Anderson, Geneviève Letarte...

La musique? Pour elle, Guilbeault a rassemblé de fines lames, des artistes subtils et généreux: Claude Lavergne sera à la batterie, Alex Coté au sax alto- il est à surveiller, celui-là!-, Ivanhoe Jolicoeur à la trompette, Jean Derome aux saxs et à la flûte, Sylvain Provost et Marc Villemure aux guitares, Guilbeault, évidemment, à la contrebasse, et Amram aux piano et instruments divers. Ce soir-là, grâce à Guilbeault, le rêve terrien de Kerouac va prendre forme: << Être considéré comme un poète de jazz soufflant un long blues au cours d'une jam session un dimanche après-midi>>. [...]